QUAND SHACOCHIS SONDE LES COEURS ET LES AMES...

 

Vent debout, ce roman mosaïque investit le temps et l’espace avec la force d’un tsunami. Accrochez-vous aux branches, le voyage est périlleux, violent mais passionnant. Avec une précision horlogère,  les fils de l’intrigue patiemment tissée par Bob Shacochis forment une toile d’araignée dans laquelle ses protagonistes sont englués et se débattent comme de beaux diables pour ne pas y abandonner leurs rêves, leur force vitale, leur âme.

 

Le lecteur assiste en direct à l’autopsie d’un monde déboussolé soumis aux caprices de groupes occultes œuvrant dans l’ombre pour déstabiliser des Etats, manipuler des dirigeants, dévoyer des projets, souffler sur les braises de conflits latents. Steven Chambers (ex-Kovacevic), croate de naissance devenu américain -au lendemain de la Seconde guerre mondiale, il a  suivi sa mère lors d’un exil douloureux- est un de ces démiurges qui veulent mettre le monde en coupe réglée. Dans cette optique, il n’hésite pas à utiliser sa propre fille en la transformant en une sorte de caméléon (successivement Dottie, Jackie ou Renée) au gré des missions imaginées par son géniteur. Mais également le fils de son meilleur ami, le sergent Eville Burnette, qu’il dirige vers les forces spéciales pour servir ses desseins. Ni Dottie, ni Eville ne sont en mesure de décrypter les motivations de celui qui, tel un marionnettiste, influe sur leur existence.

 

On suit ce trio mémorable d’un pays à l’autre (Haïti, Turquie, Etats-Unis, Afghanistan, Croatie...) selon une chronologie bouleversée mais dont on saisit la cohérence au fil du récit. La multiplicité des thèmes abordés –l’impérialisme américain, la manipulation des humanitaires, le nationalisme outrancier, la corruption des hommes de pouvoir, la guerre entre les agences de renseignements, les relations père-fille- dit assez la richesse de ce livre roboratif aux multiples ressorts.

 

Shacochis donne une vraie épaisseur à ses personnages qui sont tourmentés et ne cessent de s’interroger sur leur implication dans le monde. Ils peuvent aussi fendre la carapace et s’avérer fragiles et tellement humains comme dans l’épisode où Dottie et Eville s’isolent sur une île déserte sur les Outers Banks en Caroline du nord pour une semaine loin des drames générés par leur existence de soldats de l’ombre. Enfin, ils sont eux-mêmes, s’épanouissent entre pêche et camping sauvage, résistent à une tempête qui les fortifie un peu plus. Mais ce n’est qu’une semaine ; la parenthèse, aussi intense soit-elle, ne comble pas leur besoin d’équilibre et de sérénité. Besoin particulièrement nécessaire pour Dottie, la pile électrique, qu’ Eville souhaiterait apprivoiser, lui qui en fait un portrait contrasté : «Il semblait y avoir une ligne de faille au plus profond d’elle-même, deux plaques différentes de sa personnalité écrasées l’une contre l’autre en un raclement permanent, et dont il pouvait facilement imaginer qu’elles se briseraient un jour, et se soulèveraient avec un effet dévastateur.» Au point de lui faire perdre son âme ?

 

On sait combien les écrivains américains sont motivés par un objectif ultime : le roman total. Cette quête, Bob Shacochis l’a menée durant douze ans que dura l’écriture de cette œuvre. Le résultat est à la hauteur de son ambition. Ce roman gigogne offre nombre de niveaux de lectures : ceux qui aiment l’aventure, l’espionnage ou la géopolitique y trouveront matière à se passionner. Ceux qui s’intéressent en priorité à la psychologie des personnages, aux ressorts dramatiques de leur évolution ou la complexité des sentiments ne seront pas déçus non plus.

 

Ce voyage au long court ne laisse pas insensible. Au contraire, il ouvre des perspectives sur le monde tel qu’il va, et il ne va pas bien. Optimistes béats, s’abstenir…

 

"La femme qui avait perdu son âme" de Bob Shacochis (Gallmeister - Totem), traduction de François Happe - 869 pages - 13 euros